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Spatzo (qui a préféré rester connu sous son pseudo Manoucheries)

Voici une interview de Spatzo, un intervenant de Manoucheries, et excellent guitariste (sa version de Tears) qui a consacré sa vie au jazz, à l’esprit de Django Reinhardt et à la recherche de la beauté en musique.

1- Depuis combien de temps joues-tu de la guitare, et particulièrement dans le style de Django ? Qu'est-ce qui te touche dans cette musique ? Qu'est-ce qui te touche dans la façon de jouer de Django ?

Avant tout merci pour cette interview même si je pense que je suis loin de mériter une telle attention. Je suis un manouchonaute quelconque. Je joue de la guitare depuis une éternité je crois que ça doit bien faire environ 40 ans car j’avais 14 ans lorsque j’ai acheté ma première guitare à cordes nylon à Valence en Espagne pour 500 pesetas et puis il a fallu apprendre à l’accorder, à faire les accords, etc. Ce sont d’ailleurs les 40 premières années qui sont les plus difficiles... N’ayant aucune idée de comment on pouvait jouer ça j’ai essayé de trouver des disques où l’on n’entendait qu’un seul instrument : la guitare... j’ai fouillé dans l’immense discothèque de mon père : les premiers disques c’était du blues avec Lightning Hopkins et Big Bill Broonzy. Le premier pur et dur et le deuxième plus commercial. Très difficile ! C’est mon père qui m’a fait découvrir le jazz et qui m’a parlé de Django illustré par quelques 78 tours et qui m’a passé une petite méthode de guitare jazz faite par Roger Chaput ! Chez Django la première chose qui m’a épaté c’est sa capacité à faire sonner les accords, tous les accords avec cette même intensité, ce même volume et sa sincérité dans l’improvisation : la vérité absolue !

2- Tu es très calé en harmonie et ton étude critique de l'harmonie telle qu'elle est enseignée à Berklee sur le forum Manoucheries a particulièrement fait mouche. Comment en es-tu arrivé à ces conclusions, ou du moins à ces déductions ? Qu'est-ce qui te pousse à rechercher autant dans le domaine de l'harmonie ? Qu'est-ce que la théorie peut apporter à l'improvisation ?

J’ai été déçu par l’harmonie au tout début car lorsque je me suis dit qu’il devait y avoir un bouquin sur lequel on pouvait trouver la méthode pour trouver les accords d’un morceau je l’ai cherché sans succès. J’ai trouvé chez un libraire un petit traité d’harmonie (classique) mais en sortant je l’ai fait tomber dans le caniveau les pages se sont collées les unes aux autres... Très très complexe l’harmonie. J’ai suivi ensuite à l’Université "Libre" de Vincennes un cours d’harmonie, à l’époque je faisais la manche pour vivre et j’espérais y trouver des réponses pour mieux accompagner les morceaux swing que l’on jouait aux terrasses des cafés. J’ai lu des trucs très intéressants de Jeff Gilson de l’école SIM de Paris, j’ai continué avec Schoenberg aussi et avec George Russell et son "Lydian Chromatic concept". Je n’ai jamais trouvé "la réponse" et donc j’ai continué à lire et à chercher mais à force j’ai, bien sûr, mieux compris comment ça marchait. Quant au rapport théorie improvisation il est très fluctuant et en tous cas il est inversement proportionnel à ta capacité d’impro moins tu y arrives et plus tu compliques ton raisonnement pour "enrichir" ton jeu et puis quand enfin tu joues tu arrives à simplifier le tout. D’une part plus on entend et moins on a besoin de comprendre et d’autre part il faut dominer le morceau et donc en avoir une image mentale très simple !

3- Qu'est-ce que la règle des "quatre trucs" et en quoi impacte-t-elle l'improvisation ?

Cette règle consiste à analyser toutes les situations harmoniques et à les synthétiser en 4 éléments : accords majeurs, accords mineurs, accords de dominante qui modulent, et accords de dominante qui font semblant de moduler. Son impact sur l’impro est évident car on ne doit plus se tracasser à penser (trop lentement d’ailleurs) ici je colle la gamme myxomatose #2, ici c’est du do-ou-rien à partir de la quinte de l’accord qui le fait bien, etc. Ce type de raisonnement, de barbouillage intellectuel est vraiment un obstacle à l’apprentissage de l’improvisation qui est laisser librement sortir la musique que l’on a en soi, ouvrir le "robinet Krieffien"

4- Question plus technique, en quoi les arpèges sont-ils plus adaptés que les gammes pour colorer les improvisations en jazz manouche ? Comment exploiter les arpèges au-delà des notes qui constituent l'accord ?

Je pense que cela vient du fait que Django utilisait beaucoup les arpèges et très peu les gammes et tout ceci de façon très musicale c’est donc un peu naturel de lui renvoyer l’ascenseur en faisant de même ! On va donc jouer sur des accords de trois ou quatre sons (triades ou accords de septième) et on rajoutera des couleurs (9, 11,13) en fonction du contexte et de ce que nous dicte notre oreille et notre coeur pour le dire à la Tchavolo.

5- Quels sont les principaux obstacles sur le chemin qui mène de la mélodie intérieure aux doigts ? Comment dépasser ces obstacles et faire que les doigts jouent précisément ce qui est chanté intérieurement ?

Le principal obstacle c’est la volonté délibérée de vouloir faire autre chose : c'est-à-dire choisir de choisir la combine, de penser "plans", de les acheter et surtout de refuser systématiquement d’assumer notre fragilité émotive, de développer notre personnalité préférant à priori celle d’un autre. Nous préférons payer pour être Django, Stochelo, Fapy, etc. plutôt que d’accepter d’être nous-mêmes. Il est plus facile pour nous de tenter de nous métamorphoser plutôt que de tenter l’éclosion. Tout cela vient de la commercialisation actuelle de cette musique, de la banalisation et de l’appauvrissement culturel du monde audiovisuel actuel. En fait la musique c’est une histoire d’amour et l’amour comme on le sait ne s’achète pas. Autrement dit pour jouer ce qui est chanté intérieurement il faut d’abord que ça chante et c’est pourquoi il faut transcrire des improvisations et faire ainsi passer le son sur l’instrument et puis il faut écouter de la musique, beaucoup de musique. Aujourd’hui tout le monde veut "faire du Django" mais de préférence sans l’écouter, la preuve c’est que personne ne connaît les morceaux de Django ! C’est peut-être aussi une question de définition : Improviser c’est jouer ce que l’on entend voilà !

6- En quoi consiste le projet Django 34 ? Quel est son objectif intime ?

Le projet "Django 34" c’est de commencer à analyser les improvisations de Django à partir de 1934 - ses premiers pas dans le jazz - c’est l’idée un peu folle d’essayer de capturer la beauté à partir de son essence. On a réussi à arrêter la lumière un truc qui va à 300000 kilomètres à la seconde donc théoriquement on devrait pouvoir saisir la beauté et donner à ce forum un but...

7- Quelles sont les caractéristiques d'un bon guitariste, et en corolaire d'un bon guitariste improvisateur, selon toi ? Au-delà des évidentes questions de technique et de maîtrise de l'instrument, qu'est-ce qui définit la beauté en musique et particulièrement en guitare ?

Un bon guitariste c’est quelqu’un qui fait sonner son instrument, qui le fait chanter, un bon improvisateur c’est quelqu’un qui joue avec sincérité ce qu’il a en lui. La beauté en musique ? Question difficile s’il en est car c’est très subjectif et un poil culturel aussi... C’est la chaleur des sons, le grain, les atomes qui vibrent et font écho en nous dans la structure molle et culaire de nos émotions.

8- Quelle définition donnerais-tu au jazz ? Et au jazz (dit) manouche ?

Le jazz c’est l’improvisation, c’est la création d’une mélodie née du mélange de syncopes rythmiques et harmoniques. On sait qu’une syncope c’est un son qui commence sur un temps faible ou sur la partie faible d'un temps et qui se prolonge sur un temps fort ou sur la partie forte d'un temps. Dans l’harmonie pour le jazz c’est la même chose : l’idée c’est de déplacer le temps fort dans la mesure, de jouer avec l’idée de tension et de repos.

Le Jazz Manouche ? C’est le style musical qui précède de peu l’avènement du Be-bop Manouche... Plaisanteries mises à part c’est l’étiquette donnée à une mode, un "remix", un "revival" de la musique du Quintette du Hot Club de France, de la musique "swing" française des années 30-40 inventée par Django Reinhardt et Stéphane Grappelli.

9- Tu as une énorme culture musicale et des musiciens, non seulement de la période Django, mais d'une façon plus générale des musiciens jazz tous instruments confondus. A ton avis, qu'est-ce que les musiciens pratiquant d'autres instruments peuvent apporter aux guitaristes jazz ? En poussant plus loin, qu'est-ce que les autres arts, comme la peinture que pratiquait Django, peuvent apporter à la musique ?

Ça a été dit maintes fois, le fait de jouer de la guitare comme un instrument à vent (sax, trompette etc.) porte le guitariste à faire des phrases différentes, en fait qui le force à "respirer" chose qu’il fait rarement spontanément car il est très facile de jouer tacatac, de faire de l’apnée musicale... Les autres arts - je ne sais pas - Django disait que musique et peinture étaient deux choses différentes. Si rapport il y a ce rapport est caché, il n’est pas avoué, cela peut être une source d’inspiration (danse, poésie, couleurs, etc.).

10- Avec les moyens techniques disponibles dans les années 20-30, il y a de quoi s'extasier sur la façon dont non seulement Django a appris le jazz qui était complètement nouveau en France, mais aussi dont il se l'est approprié pour le mêler à ses propres influences, et le tout en passant outre le handicap de sa main gauche. Qu'est-ce qui fait que Django était à ce point unique ? Quelles sont les caractéristiques de son génie ?

Voilà une question très complexe ! Dans les années 20-30 on apprenait tout à la feuille, à l’oreille. On a pu plus tard ralentir les 78 tours en les passant à une vitesse inférieure (33 tours) et ainsi mieux comprendre les passages rapides. Par bonheur Savitry était à Toulon avec ses disques de Jazz et il a rencontré Django et Django a rencontré le jazz. Django est unique parce qu’il n’a pas eu de modèles, c’est un créateur, un précurseur car il n’y a pas dans le jazz à l’époque d’improvisateurs sérieux à la guitare... Le type de formation aussi est totalement nouveau dans le jazz : un quintette à cordes : jamais vu !

11- Est-ce que tu pourrais parler de l'influence sur l'univers musical de Django de son voyage aux Etats-Unis ? Qu'est-ce qui a changé dans le jeu de Django après ça ? Quel impact cela a-t-il eu sur le jazz français ? Comment a-t-il intégré le be-bop dans son vocabulaire ?

Le voyage de Django aux Etats-Unis est un argument qui me passionne : c’est le symbole de la consécration de Django en tant que musicien de Jazz n’en déplaise à certains. C’est aussi la rencontre de Django avec la patrie du Jazz et la constatation de sa nette évolution pendant la période de la guerre, mais ça Django le savait déjà, il avait entendu les disques américains rue Chaptal au Hot Club. Pour certains c’est un échec, il revient en France et ne s’installe pas aux States, il loupe le concert du Carnégie Hall, etc. Delaunay aussi disait que Django rêvait Hollywood, le cinéma etc. et qu’il était déçu de voir qu’il n’en fut rien. Je pense que Django avait une image des Etats-Unis qui passait par ces représentations mais je pense surtout que Django en 1946 n’est déjà plus depuis longtemps le Django des années 30. Django revient des Etats-Unis parce que son visa de 60 jours a expiré et dans ses bagages il rapporte beaucoup d’idées musicales - il est le seul témoin direct en tant que musicien de ce qui se passe réellement aux Etats-Unis à cette époque - il sent l’évolution du jazz, l’apprécie et il décide de s’y consacrer corps et âme ! Mais attention ! L’intégration du be-bop chez Django ne se fait pas par l’acquisition d’un vocabulaire on ne va pas retrouver chez lui les "plans" de Parker ou de Dizzy mais il se fait bel et bien par le développement progressif d’un nouveau lexique et ce jusqu’en 1953, date de la fin des travaux...

12- De la même façon, qu'est-ce que la guitare électrique a changé chez Django ? Comment a-t-il adapté son jeu ?

Django jouait déjà en 46 de la guitare électrique, mais il est clair qu’attendait la naissance du Stimer qui sauf erreur nait justement en ‘47 à son retour quand Guen invente ce micro et le présente sur le stand Stimer à la Foire de Paris avec d’ailleurs une belle Selmer... C’est Guen qui a compris ce dont Django avait besoin ! Le jeu change avec le sustain, le travail sur le son évident quand on parle de Django depuis le début se trouve amplifié on a l’apparition des sons perlés une véritable merveille...

13- La musique manouche est revenue au goût du jour depuis une dizaine d'années après 40 ans où elle était jouée en cercles restreints, et parfois même considérée ringarde, surtout par les jazzmen contemporains. Pourquoi un tel dénigrement à ton avis ? A l'inverse, qu'est-ce qui a pu motiver les "passeurs" à continuer dans la tradition de Django en essayant de retrouver et de préserver cet esprit de Django vivant ? De ton point de vue, qui sont ces passeurs importants, connus ou méconnus ?

Oui ça n’a pas changé je veux dire par-là que les jazzmen contemporains - beaucoup d’entre eux en tous cas - continuent à considérer cette musique comme une musique facile, eux jouent des choses plus complexes, ce sont de vrais mathématiciens eux, des polytechniciens, pas des poètes ! Les séquences harmoniques sont si simples, si élémentaires que ça les fait sourire, mais ils ont aussi très souvent oublié la musique et c’est la raison pour laquelle le jazz a du plomb dans l’aile depuis déjà pas mal de temps. Je pense qu’ils n’ont pas écouté Django tout simplement. Moi je peux passer de Bix à Dolphy, d’Armstrong à Coltrane, de Fats Waller à Roland Kirk ou de Django à Albert Ayler sans que cela me gène, je passe du HQC à l’orchestre de SunRa ou à l’Art Ensemble of Chicago avec une facilité déconcertante, pour moi c’est la même musique !

Les passeurs sont tous ceux qui innovant ou non se sont inspirés à Django quand après sa mort il ne faisait plus recette, je pense que l’on va en présenter pas mal sur le forum, j’ai commencé avec le fils de l’un d’entre eux Samson fils de Pithon Reinhardt. Il y a Maurice Ferret et Joseph Pouville, les Garcia de Saint-Ouen bien-sûr, il y en a beaucoup ! C’est un argument qui est long et il faudrait un Antonietto pour développer ça correctement mais, en son absence, on peux toujours s’y essayer. Moi je trouve cela passionnant de pouvoir entendre les boeufs "Django" des années ‘60 ! de discuter du jeu des anciens et Nedjar dis Nedjar il était comment ? et la Roue Fleurie c’était bien ?

14- Est-ce que l'on peut être fidèle à l'esprit de Django sans le copier ou avec une technique limitée ? De ces points de vue, quels sont les guitaristes actuels que tu admires et pourquoi ? D'ailleurs, dans le style, doit-on absolument être fidèle à l'esprit de Django ?

Etre fidèle à l’esprit de Django oui car cela veut dire être soi-même, développer son propre style et ça on peut le faire, on doit le faire sans copier ! On peut voler, intégrer, digérer, en un mot s’approprier des idées et des sonorités mais il faut qu’il y ait transformation, on devrait refuser que l’on nous rejoue les solos de Django pour faire couleur locale... Ce n’est plus du jazz en tous cas et moi cela ne m’intéresse pas, dans quel but ?

Dans cette idée là entre innovation et tradition il n’y en a pas beaucoup et Krief en fait partie, sans doute en tête de liste mais j’ai beaucoup écouté, j’écoute et j’apprécie, entre autres, par ordre d’apparition à l’écran Romane, Raffalli, Debarre, Fapy, Fays, Tchavolo, Dorado, Mandino, Bireli bien sûr.. Les autres très récents je les connais moins bien, les Moignard et autres mais ils sont très forts c’est clair !

15- Quelles sont les choses que tu aimerais encore apprendre ? Les projets que tu aimerais réaliser ?

Comme le dirait Boris "Je voudrais pas crever" sans avoir mis mon médiator dans des coinstots bizarres, pas avant d’avoir compris comment "brosser" cette guitare comme il se doit, avant d’entendre la musique, c’est-à-dire non pas à savoir la jouer, l’exécuter ou autre mais à l’entendre...

16- Si tu veux parler d'autre chose, c'est le moment!

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Dernière mise à jour: 29 mars 2008 - Serendipity ©2003-2008