Accueil

Groupe

Concerts

Musique

Galerie

Matériel

Contact

Livre d'or
|
Thèmes > Interviews
Fahem - Virtuose de la guitare flamenco-jazz
Fahem est un guitariste de flamenco très influencé par Paco de Lucìa, et qui mélange ce style avec bonheur avec le jazz. Français d'origine algérienne kabyle, sa double culture lui a permis de développer son sens de l'ouverture musicale et d'intégrer un grand nombre d'influences qui passent par le blues, le funk, le manouche et les musiques orientales. Ce qui est étonnant avec Fahem, c'est que c'est un musicien qui a appris la guitare, et particulièrement le flamenco dont la difficulté n'est pas une légende, en pur autodidacte, et qui a réussi à atteindre un niveau technique époustouflant tout seul, tout en conservant un grand sens de la musicalité et de l'improvisation. Son parcours aussi atypique en est d'autant plus intéressant, d'où cette interview.
Allez jeter une oreille sur sa page MySpace et sur son site. Fahem est vraiment un musicien à découvrir!
De quelle façon as-tu commencé la guitare ? A quel âge ?
Mes souvenirs sont vagues, je ne sais jamais trop dire si c’est 6, 7 ou 8 ans. Ca commence avec mon frère Kemji. Et même avant, il y avait mon père qui écoutait beaucoup de musique folklorique, kabyle, la musique algérienne, berbère. Et quand j’étais gamin, il allait dans des bars kabyles (il y avait beaucoup d’algériens kabyles qui tenaient des bars sur Longwy et les alentours). Je pleurais pour qu’il m’emmène le soir et quand il m’emmenait - ma mère était un peu réticente mais elle me laissait partir avec lui), je me retrouvais avec lui dans les bars enfumés où ça buvait. Il y avait un musicien kabyle avec un joueur de derbouka. Je le connais encore, il s’appelle Kader Ben Azouz, un musicien de la région, un bon copain, on a joué une paire de fois par la suite. J’étais vachement attiré par la musique, les sons, les instruments, tout ça m’épatait. J’ai même le souvenir que quand j’étais gamin, un guitariste était venu dans ma classe, j’étais fasciné quand il jouait des accords, et puis il chantait aussi. Tout ça a participé à mon éveil musical. Il y a aussi le fait que mon père jouait parfois de la flûte, il avait le sens du rythme. Ma mère aussi, ça lui arrivait de jouer des percussions dans des fêtes arabes comme les baptêmes et les fêtes traditionnelles, mais toujours en famille. Je sais que ça lui arrivait de jouait du derbouka et de chanter des chants traditionnels. Mon père, quand il était plus jeune, fabriquait des flûtes avec des bouts de roseau. Donc il y avait la fibre musicale. Même dans ma famille, il y a d’autres musiciens en Algérie, le fils de mon oncle du côté de mon père joue de la mandole et chante. Donc ça a commencé comme ça. Il y avait beaucoup de musiques à la maison. Mais mon père était très ouvert, il aimait beaucoup la musique. Et puis, Kemji a commencé à toucher à la guitare quand il est parti à Montpellier, il est parti faire des petits boulots, des extras dans un restaurant. Et il y avait beaucoup de gitans. Il y avait toute la famille à Manitas de Plata, tous les cousins de Manitas, ils étaient très fiers de lui, c’était vraiment leur référence. Et lui a commencé à apprendre des choses, des rythmes, en côtoyant les gitans, il a fait des soirées avec eux. Ils venaient au restaurant, jouaient de terrasse en terrasse et ils lui ont un peu expliqué la rumba catalane. C’est un peu le rythme essentiel là-bas pour les gitans. Et après, quand il est revenu sur Longwy, chez nous, il avait une guitare, et moi de temps en temps, je lui piquais. Il n’aimait pas beaucoup ça, il ne voulait pas que je touche à sa gratte. Mais moi ça m’interpellait, ça m’attirait.
Lui est droitier, toi tu es gaucher. Tu lui piquais sa guitare de droitier ?
J’étais gamin donc je n’arrivais même pas à la prendre sur moi. Je la couchais sur mes jambes, mais je la couchais tout de suite en gaucher. Et je la prenais quand il sortait, j’allais dans les escaliers, pour avoir un son. Comme il y avait de la résonance, je jouais dans la cage d’escalier et ça résonnait dans l’escalier, je m’évadais comme ça. J’étais déjà vachement solitaire quand j’étais gamin. Après, mon frère a vu que je m’intéressais à l’instrument. Il a commencé à me montrer « Petit Papa Noël », je me rappelle j’étais avec ma soeur Hassia dans le salon, elle joue aussi de la guitare. Après je m’investissais tellement dans l’instrument, il a vu que c’était mon truc. Je me suis acheté ma première guitare avec ma bourse de collège à 11 ans en rentrant en 6e. J’ai bataillé pour l’avoir parce que comme on n’avait pas beaucoup d’argent, ma mère voulait la récupérer pour nous nourrir. C’était comme ça avant, les mères prenaient la bourse. J’ai bataillé donc et je me suis acheté ma première gratte qui coûtait 500 francs à l’époque au magasin à Longwy. Et avec ça, je jouais toujours devant un miroir pour regarder mes doigts, parce que je n’avais pas de prof, je voulais faire une école. Je ne savais pas comment ça marchait, quand on est gamin, on ne sait pas. Et ce qu’il faut savoir c’est que mon frère était saisonnier donc il partait 6 mois pour travailler en station de ski. Il y avait des longues périodes où j’étais tout seul avec ma guitare.
Tu écoutais des disques ?
J’écoutais d’abord la musique kabyle, j’essayais de repiquer à l’oreille, je cherchais les notes, je copiais des choses simples et accessibles au début. Quand Kemji revenait, il me montrait des trucs, il me montrait la rumba à sa façon, des trucs que j’ai corrigés après. Il me montrait les accords de base, il m’avait filé une feuille avec les accords inscrits dessus. Et là j’ai bossé les accords, j’adorais ça. J’allais dans la chambre de mes parents, c’étaient les seuls à avoir une grande armoire avec des miroirs. Là je me retrouve avec un miroir ici, ce n’est pas pour rien, tu vois ça reste. Quand j’étais gamin, je prenais la guitare et je passais du temps. Je ne sais pas si je passais des heures, mais je passais du temps, je cherchais les positions, j’adorais ça. Et tout doucement, j’avançais, je le sentais, c’est vraiment bizarre. Ca me parlait. Je pense que tu as connu ça. C’est comme si l’instrument te parlait, tu es en osmose avec ton instrument, tu te sens vachement bien. A la rigueur, après tu ne te sens pas sur la même longueur d’ondes qquand tu rejoins tes potes ou ta famille. Je me suis retrouvé là-dedans et j’ai continué à mort. Et puis après, il y a eu cette vague des Gypsy Kings qui a fait un carton avec Bamboleo. Il y a eu des clips à la télé, c’était les premiers moments où l’on avait la télé à la maison. Quand j’ai vu les Gypsy Kings, déjà mon frère m’avait un peu initié là-dessus, et puis il m’a fait écouter plein de cassettes qu’il avait récupérées de Montpellier, de Manolo, de tous les gitans, de Manitas, c’étaient des sons qui m’attiraient beaucoup. Ca me prenait. Quand j’ai écouté le soliste des Gypsy Kings, je suis tombé amoureux, je voulais choper des plans, toujours à l’oreille, j’ai progressé. Je me rendais pas compte, je bossais tout le temps, peut-être que j’ai eu quelques facilités je ne sais pas. En tous les cas, ça me parlait. Jusqu’à ce que l’on monte un répertoire.
Et tu faisais ça après l’école ? Tu passais combien de temps, tous les jours ?
Oui. J’en faisais un petit peu tous les jours. Des fois je n’arrivais pas à faire les devoirs, j’avais du mal, il y avait toujours une mélodie dans ma tête. Je n’arrivais pas à me concentrer sur ce que racontaient mes profs et puis ça ne m’intéressait pas. J’avais la tête dans la musique. Mais avant ça, la première guitare, celle que je piquais à Kemji. Elle est cassée, tu vois, mes deux autres frères, Med et Karim se chamaillaient, je l’avais laissée sur le lit de mon frère, et ils sont tombés dessus et ils me l’ont éclatée en deux. J’en ai pleuré. C’était ma guitare, celle Kemji m’avait donnée après. J’ai continué à jouer là-dessus. Et avec des copains, on avait monté un groupe qui s’appelait l’Etoile du Maghreb, je devais avoir onze ans. Je jouais les mélodies, des morceaux d’Idir, un chant populaire marocain avec trois-quatre notes. J’avais un copain qui jouait du bendir et qui chantait, un autre qui faisait les tambours marocains. On était tous les trois des gamins. On avait commencé à jouer au centre social de Longwy, il y avait une scène, ma première scène. Après on a joué dans les cafés, et dans foyer maghrébain, on a fait quelques cafés. Ils nous laissaient entrer, on jouait, on mettait un plateau et les gens nous donnaient un peu d’argent que l’on se partageait. Ca n’a pas duré super longtemps. On avait joué à Radio Area, on a eu un article dans le journal que j’ai gardé.
Après ça s’est arrêté parce que j’ai déménagé. J’ai continué dans le Gypsy. Après celle-là, j’ai acheté ma guitare sèche, cordes nylon, classique. C’était vraiment une guitare bas de gamme. Et c’est avec ça que j’ai bossé tout ce qui est gitan, le répertoire des Gypsy Kings, j’ai relevé tous les morceaux, jusqu’à monter un répertoire avec Kemji. J’avais vachement bossé parce que j’avait très envie de jouer. Avec Kemji, à la première représentation près de Longwy, dans un bar, j’étais tellement timide que j’osais à peine jouer, j’étais mort de trac. Je devais avoir 12 ans. Après on a greffé des musiciens, un bassiste, Ken (Chikaoui), Christophe (Telitocci) aux percus. Et après j’ai fait mes armes avec ce groupe-là, les Flamenco Kids, on a joué, on a fait plein de scènes, ça va du bar à des festivals, des foires, il y avait un peu de tout. Ca m’a permis d’avoir une grande expérience. Et puis dans mon apprentissage de la guitare, je m’intéressais à plein de trucs à l’époque du collège, du lycée. J’écoutais Santana, Gary Moore, Steve Vai, Satriani, ce qui fait que j’ai un peu touché à la guitare électrique, j’ai abordé plein de trucs. J’ai beaucoup écouté, j’essayais de reproduire, j’ai appris comme ça quoi.
Et à quel moment Paco de Lucìa est rentré dans ta vie ?
C’est venu bien après. J’étais au lycée, mi-1990. J’ai découvert Paco à travers le trio, j’avais bien aimé Al di Meola, McLaughlin et quand j’ai bien écouté Paco en profondeur, je me suis dit que je ne comprenais pas ce genre de guitare, j’avais l’impression qu’il y avait trois-quatre guitares, je ne comprenais pas. On ne comprend pas quand on connaît pas. Là vraiment j’ai essayé de repêcher à l’oreille, ça m’a interpellé, ça m’a intrigué. Et puis tout doucement, dans ma chambre, j’ai bossé des trucs, toujours d’oreille et en regardant des concerts en vidéo.
A l’époque il n’y avait pas Internet et YouTube.
C’est vrai que l’on ne se rend pas compte.
C’est quelque chose qui est étonnant. Ca fait penser un peu à Biréli qui écoutait des disques de Django et qui les repassait avec le saphir.
C’est un travail super intéressant, parce que l’on développe l’oreille et le feeling intérieur.
Qu’est-ce que c’est qui à cet âge-là, l’âge où on sort, on fait les fous, où on va voir des filles, qu’est-ce qui t’a motivé à ce point pour que tu te consacres à ça ?
J’aimais bien les filles aussi. Mais j’étais vachement timide. C’était maladif. Quand on faisait des concerts avec les frangins, Ken et Christophe, je n’osais même pas parler à mes propres copains musiciens parce qu’il y avait une différence d’âge. Je ne parlais quasiment pas, j’étais super timide. Ca va mieux avec l’âge. Je pense que la musique a été un mode d’expression, mon arme de défense, ce qui a remplacé la parole...
Au travers de musiques aussi complexes, parce que c’est quand même très technique le flamenco, est-ce que tu as essayé de trouver une reconnaissance de cette façon-là dans la hiérarchie de la famille ?
Peut-être qu’inconsciemment, je voulais me faire entendre inconsciemment sur le plan de la musique, ça devait être ça. Si l’on raisonne sur un plan psychologique... Peut-être que je cherchais de la reconnaissance, au moins avec ça, on m’écoutait. Dans ma famille, il y a cette espèce de hiérarchie qui à mon sens est bête. C’est vrai que dans ma culture, dans mon éducation, on s’est vachement auto-éduqués. J’ai toujours eu mes frangins au-dessus qui m’ont donné des conseils : « Fais pas ci, fais pas ça. » Alors qu’en fait de compte, chacun a sa vie, j’avais autant de choses à apporter qu’eux, et ils n’étaient pas forcément sur le droit chemin. La musique, c’était mon mode d’expression, c’était ma force. Et peut-être que si j’ai cherché à aller assez loin, inconsciemment, c’était pour épater, je ne sais pas.
Comment est-ce que tu as fait pour retrouver les techniques du flamenco, qui sont quand même spécifiques, c’est presque comparable au classique par rapport à la technique, il y a des écoles de flamenco, des façons précises de faire les gestes. Comment est-ce que tu as retrouvé ces gestes-là par rapport aux notes que tu entendais ?
Au début, j’ai d’abord abordé le flamenco d’une façon rythmique, j’essayais d’imiter le rythme. Je ne te garantis pas qu’au début, je faisais les trucs tip-top, je partais même dans le faux des fois. Par la suite, en voyant des vidéos, en allant voir des concerts, j’ai corrigé, ou en côtoyant d’autres gratteux, comme par exemple quand je suis allé en Andalousie faire un petit stage, j’ai corrigé quelques trucs qui étaient faux. Après, qu’est-ce qui est faux, qu’est-ce qui est vrai ? Chacun joue comme il a envie de jouer.
C’est un peu comme ta technique de picado qui n’est pas la technique traditionnelle mais les yeux fermés, ça passe bien.
J’ai appris sur le soliste des Gypsy Kings qui grattait d’une autre façon que Paco de Lucìa. Donc moi je m’étais calqué là-dessus et après j’ai rebasculé sur Paco, c’était encore autre chose, c’est deux doigtés différents. J’ai voyagé un peu entre les deux, mais il faut que ça reste naturel quand tu joues.
A partir de quel moment tu as décidé de sortir un peu du répertoire Gypsy Kings pour exprimer toute la musicalité de Paco de Lucìa que tu étais en train d’intérioriser ?
C’était toujours dans les années 90. On avait fait une paire de concerts avec les Flamenco Kids, j’avais écouté plein de trucs. J’étais branché funk, blues, et la guitare solo de Paco c’était vraiment ça que je voulais faire. J’ai ressenti le besoin de me décrocher de tout ce monde gypsy, ça ne me convenait plus. J’étais en train d’évoluer dans ma tête et dans ma façon de jouer. Outre le fait que j’ai participé à d’autres trucs, j’ai joué avec un groupe de turcs, j’ai monté un groupe de blues-jazz avec les Melting Potes, et même de la musique raï avec Abracadabraï, je me suis mélangé à d’autres projets à droite à gauche, donc ça m’a ouvert un peu l’esprit tout ça. Je me suis un peu dégagé de la musique gypsy pour vraiment m’proenter vers la guitare solo de Paco, les rythmes de Paco, le langage de Paco. J’étais amoureux de cette musique-là. Si bien que quand j’ai commencé à essayer de composer, j’ai ressenti le besoin - il faut vraiment se motiver pour composer - je suis resté un peu dans les sentiers battus de mes influences. Je suis parti dans une musique que j’écoutais beaucoup à l’époque.
Comment est-ce que tes parents ont vécu l’omniprésence de la musique dans ta vie ?
J’étais assez libre. Ma mère me rappelait à l’ordre, elle me disait de faire mes devoirs. Mais quand on a des parents illettrés malheureusement, c’est un peu délicat dans notre éducation. J’avais une soeur Djemila qui s’occupait beaucoup de moi, elle me poussait, elle me mettait la pression pour faire mes devoirs. Je ne voulais pas, c’était vraiment la musique. Elle elle avait des craintes, elle voulait vraiment que j’aie un bagage. Alors je suis allé jusqu’à bac+2 tout en continuant la musique. J’ai fait des études, peut-être par crainte. Quand j’ai fini mes études, c’est là que je me suis dit qu’il faut absolument que je me lance là-dedans sinon je le ferais jamais. ¨Puis j’ai fait mes premières compos.
Celles-ci tu les as montées dans le cadre de ton groupe quintette Fahem ? C’est là que tu est devenu Fahem ?
J’avais gardé ce nom-là, au début j’avais des craintes. Quand on ne connaît pas le milieu du spectacle, c’est vrai que je faisais des concerts depuis longtemps, mais là ce n’est pas la même chose parce qu’on construit vraiment. Ca fait partie du spectacle, mais là je partais dans un truc de très personnel, des compositions, donc on ne sait pas où est-ce que l’on va, à qui il faut s’adresser pour jouer. C’est un milieu tellement vaste.
Par rapport à ça, comment est-ce que tes compos ont été perçues par le milieu traditionnel ?
Le milieu traditionnel ne me reconnaît pas du tout. Au début, ça m’affectait, quand j’ai monté cette formule-là. Je l’ai un peu mal pris. Je me suis dit « qu’est-ce qu’il se passe, on se ferme directement. » Les festivals de flamenco, c’est pas la peine. Et puis, avec l’expérience, ça ne m’a pas empêché de faire des concerts, mais tout ce qui est associations, les puristes, les aficionados comme on les appelle, c’est pas la peine. C’est une culture à part entière. Il y a vraiment tout un code, des règles de rythme. Ca par contre, je ne m’y retrouve pas là-dedans. Au fil des années, j’ai compris que j’étais pas dans ça. J’ai abordé le flamenco entre guillemets, à ma façon, comme je l’ai compris. Je me suis imprégné de cet espèce de duende, sans jamais chercher à ressembler, à décortiquer les rythmes parce que ça ne m’intéresse pas, j’ai toujours appris la musique comme ça, à l’oreille, au feeling, je prends ce que j’ai envie de prendre. De toutes façons, les espagnols ont pris le flamenco à l’Orient, alors voilà je récupère. J’ai pris ce qui me ressemblait. Pour essayer de savoir qui je suis. Ce n’est pas évident quand on se cherche musicalement. J’ai pris ce que j’avais envie de prendre dans le flamenco.
Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de similaire dans la démarche de Paco de Lucìa qui, quand il est arrivé dans les années 60, a complètement révolutionné, a cassé les codes, qu’il a fait ça à sa façon bien qu’il ait reçu une éducation flamenca classique. Il a cassé les codes, il a croisé les jambes, il a innové complètement. Est-ce que tu t’inscris dans cette démarche-là (sans être prétentieux) ? C’est quand même de la recherche ce que tu fais, pas de la copie.
Je ne sais pas si je fais partie de ces gens-là comme Paco. C’est vrai que Paco a beaucoup souffert. Tout le milieu gitan flamenquiste lui a tourné le dos à l’époque. Aujourd’hui c’est la référence. Alors, moi je ne sais pas si je cherche vraiment à faire quelque chose. Pour moi, c’est naturel. C’est une évolution normale, j’évolue dans ma mentalité, dans ma vision des choses dans la vie. La musique pour moi, c’est la vie, je ne cherche pas à faire un style bien précis, à rentrer dans une case, ça ne me conviendra pas.
Qu’est-ce que les séjours que tu as faits en Andalousie t’ont apporté, ceux avec Miguel Ochendo ?
C’est un gitan qui est très bon guitariste, spécialisé dans l’accompagnement du chant et de la danse, un univers que je laisse aux gitans. J’ai déjà eu des expériences mais je ne m’y retrouve pas. Moi mon langage c’est la guitare, la guitare au service de la guitare. C’est l’instrument que je veux faire parler devant. A partir du moment, où il y a du chant et de la danse, la guitare se retrouve derrière, elle accompagne. Non pas que je refuse ça, pas du tout, j’apprécie mais je m’y retrouve moins. J’ai vraiment une vsion guitaristique de la musique. Quand je suis allé en Andalousie, j’ai vraiment compris que c’était moins mon monde. C’est une prise de conscience, c’est un univers, un état d’esprit, une culture ? Je ne suis pas de cette culture là, je suis né à Alger, je suis venu en France, je suis allé à l’école de la république. Avec une culture algérienne kabyle en plus, c’est tout un mélange, c’est ce qui fait mon identité.
Qu’est-ce que Paco de Lucìa représente pour toi ? Juste en face, sur le mur, il y a un dessin qui représente Paco.
C’est un cadeau de gens puristes, de Planète Andalucia, c’étaient vraiment des puristes du flamenco, c’est le cadeau qu’ils m’ont fait. J’étais content parce que je suis plutôt fan. Mais bizarrement Paco de Lucìa, je m’y retrouve de moins en moins au fur et à mesure que j’avance dans le temps. J’adore, j’adorerai toute ma vie, c’est mon père spirituel de guitare mais peut-être que du fait que je me développe, j’avance dans une certaine direction, tout doucement je m’en détache, c’est comme si je lâchais la main du maître. J’essaie vraiment de partir dans une direction pour être un peu plus Kader Fahem. Mais pour moi, il représente vraiment, la rigueur, la remise en question. Il a dû se faire violence pour sortir des sentiers battus bien que j’ai l’impression qu’il revient un petit peu aux traditions dans ses derniers albums, il est moins audacieux. Mais bon, il a fait tellement, il a ouvert des portes que nous guitaristes de maintenant, on doit continuer à pousser.
Maintenant que tu veux devenir vraiment Kader, on sent que tu es de plus en plus en train de t’orienter vers le jazz, avec le concept de flamenco jazz, ce n’est pas très courant mais c’est une voie dans laquelle s’orientent pas mal de flamenquistes somme Juan Manuel Canizares, Vicente Amigo. Qu’est-ce que le jazz t’apporte que le flamenco ne t’apporte pas ?
Pour moi, le jazz, c’est une liberté d’expression où vraiment il n’y a pas de règles, à mon sens. C’est vrai que le jazz a été vahcment institutionnalisé dans les écoles. Bon, moi je n’ai pas fait les écoles, donc je ne peux pas trop donner mon point de vue là-dessus, mais moi qui suis un musicien de la rue entre guillemets, je vois ça comme ça. Le jazz, c’est vraiment une liberté, on peut changer, on peut partir dans les harmonies, il y a un voyage. Le flamenco, lui, est assez codifié sur le plan rythmique et puis il y a des clichés, des phrasés qui reviennent installer la tradition.
En jazz, quelles sont tes influences ?
J’aime beaucoup les guitaristes, Biréli Lagrène, Django, Benson, McLaughlin, j’aime beaucoup, même Al di Meola, il y a du bon. Chacun a apporté quelque chose. Il y a plein de guitaristes que j’aime beaucoup.
Est-ce que tu écoutes d’autres instrumentistes ?
Oui, j’aime bien Chick Corea, Herbie Hancock au piano, Coltrane au sax, tous les grands noms du jazz ont vraiment tracé des sillons. Mais le jazz, je ne connais pas trop en profondeur. J’aime beaucoup le jazz brésilien. Carlos Jobim, tous les standards. Mais je ne connais pas non plus toute l’histoire du jazz ; J’ai vraiment abordé la musique en l’écoutant comme ça.
Au niveau du jazz, est-ce que tu participes à des jam sessions pour te former, pour travailler avec d’autres musiciens qui eux ont suivi un chemin plus académique ?
Les jam sessions, ça n’a jamais été très évident pour moi ; surtout avant. Là ça va un peu mieux, je me suis un peu consacré aux standards. C’était quelque chose que je ne connaissais pas, je n’écoutais pas. J’avais déjà entendu parler des standards, j’en avais déjà entendu quelques-uns mais je n’étais pas plongé là-dedans. J’écoutais beaucoup Paco. Quand on ne s’imprègne pas d’une musique, c’est difficile. Dans les jam sessions, il y a tous ces musiciens qui connaissent les standards et c’est difficile de se mélanger, de partager. Ca va un peu mieux maintenant, j’ai fait une paire de jams. J’essaie de rentrer dans cet univers-là pour pouvoir partager. C’est vrai que c’était un milieu avant qui m’était un peu étranger. Ca m’est arrivé de faire des jams pour jouer des trucs espagnols.
Depuis quelques temps, tu as commencé à apprendre à jouer du jazz sur électrique. Je t’ai entendu jouer en solo, non accompagné et tu fais déjà des choses d’un très haut niveau en jazz.
C’est toi qui le dis. J’improvise des trucs sur des acquis.
Mais là, on abandonne complètement le flamenco, c’est un jeu au médiator. A quel moment tu as commencé à jouer au médiator ? Tu joues du Django Reinhardt au médiator, tu as la bonne technique de main droite. C’est la technique que tu as hérité du jeu en mandole ?
Il faut savoir que quand j’ai commencé la guitare, ça a d’abord été au médiator au tout début, je jouais de la musique kabyle au médiator. C’est après que j’ai joué avec les ongles. Le médiator, c’est un truc qui ne m’est pas complètement inconnu. C’est un truc que j’aime bien aussi mais c’est une autre approche, une autre sensation. Le fait de jouer avec les ongles, on peut se permettre de faire des roulements, des rasgueados. C’est une attaque différente. J’aime beaucoup jouer au médiator. Sur la guitare électrique, ce n’est pas non plus un instrument inconnu. J’en jouais dans le groupe de funk et dans celui de raï donc ça va, je m’y retrouve un peu.
Est-ce que tu joues d’autres instruments ?
J’aime beaucoup les percus, le cajon, le djembé, la derbouka. Un peu de batterie mais pas en profondeur, je n’ai pas travaillé la batterie. Un petit peu la basse.
Ce sont des instruments que l’on entend sur ton premier CD « Recuerdos ».
Oui, il y a quelques instruments que j’ai joués, au niveau percussions, des palmas aussi, des voix, quelques choeurs.
Est-ce que tu pourrais parler un peu de l’association Zyryab dont tu fais partie ?
C’est l’association qui me supporte depuis longtemps. C’est la structure de Steph’ parce qu’il a fallu régir tout ça. Ma compagne qui est devenu ma manager a bien vu qu’il fallait me booster si je voulais aller de l’avant.
Fahem c’est vraiment un travail d’équipe.
Oui, franchement oui, et de couple surtout. Quand on est musicien, c’est bien de se sentir épaulé parce que franchement, ce n’est pas un métier facile.
Et je suppose que pour vivre en couple avec un musicien comme toi, il faut te suivre.
Franchement oui. Si ma femme ne me suivait pas sur mes concerts, je ne sais pas si je le vivrais bien personnellement. Je sais que d’autres musiciens n’ont pas forcément besoin de ça mais pour moi, c’est important. Il y a des remises en question, j’ai besoin de parler après les concerts. C’est quelque chose de très sensible.
De tous les musiciens avec qui tu as joués, locaux, sur différents instruments, quel est celui qui t’a le plus marqué dans ta vie, qui t’a impressionné ?
Il y en a un que j’ai beaucoup aimé, c’est le guitariste gitan de Montpellier, qui jouait avec une précision monstrueuse, à la façon gitane, avec un doigté exceptionnel. Il avait un jeu assez droit, mais très propre. C’était très déstabilisant, c’était vraiment impressionnant. C’est le petit-fils à Manitas, il joue avec Chico et les Gypsies. Sinon, dans tous les musiciens que je croise, j’essaie toujours de voir le bon côté du zicos, qu’il a à apporter, parce que je trouve qu’il y a toujours quelque chose de bon dans tous les musiciens, dans celui qui a du mal et dans celui qui est monstrueux, il y a toujours quelque chose de bon. Après, ça m’est déjà arrivé aussi de croiser des musiciens qui partagent wallou, qui sont un peu trop froids à mon goût. IL y a toujours une histoire de rivalité entre musiciens, c’est un peu embêtant. En même temps, je comprends, chacun défend son titre, c’est comme un ring. C’est ça qui est complexe dans la musique, surtout quand on en fait son métier, ce n’est pas facile.
Tu as joué avec Biréli Lagrène ? Qu’est-ce que tu retiens de ça ?
J’ai boeuffé avec lui. Ce n’était pas évident, quand on a boeuffé, il y avait beaucoup de monde, de cousins à lui, des gens manouches. Il y avait la presse aussi, c’était après un concert, c’était au NJP, il a été très vite accaparé, ça nous a très vite distancé. Je l’ai bien vécu mais vers la fin, c’était un peu chaotique, lui aussi n’était plus très à l’aise. Ca ne faisait plus quelque chose d’intime. Je ne demande qu’à renouveler l’expérience.
Tu vas bientôt faire sa première partie.
Normalement, on partage la scène, ce n’est pas une première partie, c’est différent pour moi. Même si on fait un concert de 40 minutes, c’est moins long que ce qu’ils vont faire avec Sarah Lazarus. Je suis super concert, super fier de partager la scène avec Biréli. Ca fait longtemps que j’attendais ça parce qu’on s’était déjà retrouvés sur des festivals, mais pas sur la même scène. Je me rappelle qu’en 2002, j’avais joué à Montreux, et lui était sur la grosse scène, moi j’étais sur une scène extérieure, c’était le off. Et le soir, il jouait. Je rêvais de monter avec lui sur scène, en plus, il y avait tous les manouches, c’était Gypsy Project and Friends, donc ils étaient tous là. C’est un guitariste que j’aime beaucoup, qui est magique.
Sinon, tu es un musicien lorrain, géographiquement parlant. Quels sont les avantages et inconvénients de vivre en Lorraine et pas à Paris ? Qu’est-ce que ça complique et qu’est-ce que ça facilite ?
Je trouve que dans la région, malheureusement, le flamenco n’est pas très répandu. Il y a quelques gens qui gratouillent le flamenco mais ça manque de musiciens dans ce style. On n’est pas très nombreux je trouve. Après c’est une musique qui n’est pas très répandue aussi. Sinon, les avantages... Moi je suis issu du pays lorrain, donc je me sens plutôt bien dans la région, j’ai ma famille à Longwy.
Maintenant tu as 31 ans. Tu as un véritable album à ton actif, il a plutôt bien marché. Qu’est-ce que tu aimerais faire pour les 10 années qui viennent ? Quel est ton rêve ?
J’aimerais continuer à avancer, monter de nouveaux projets qui me tiennent à coeur, continuer à vivre de ce métier-là toujours dans la joie et la bonne humeur. Sinon, peut-être avoir un enfant. C’est sûr que quand on est musicien, la musique occupe tout l’espace dans la tête mais je pense qu’il y a une vie à côté, il n’y a pas que ça. Quand on se fixe ça dans la vie, ça occupe tout l’espace.
Vis-à-vis des enfants, est-ce que ce serait ton souhait qu’ils fassent de la musique et si c’est le cas, qu’est-ce que tu aimerais leur transmettre ?
En même temps, je me dis que ça peut être bien, et j’espère que je ne vais pas être trop dut si l’enfant s’intéresse à la musique, de ne pas trop le driver, pas trop le brusquer parce que j’aurais peur de ne pas trop m’en rendre compte. Bon après, j’ai ma partenaire qui me rappellera à l’ordre. Je ne sais pas. C’est vraiment pas évident de penser à ça. Je ne veux rien imposer. Moi on ne m’a rien imposé...
A l’heure actuelle, tu joues combien d’heures par jour ?
Je n’ai jamais trop joué. Honnêtement, je ne joue pas beaucoup. En ce moment, quand je prends ma guitare, c’est pour essayer de composer, trouver des nouveaux accords, des sonorités. C’est vraiment de la création en ce moment. Il y a quelques mois en arrière, je me suis consacré un peu au jazz, un peu aux standards, j’ai essayé de comprendre cet univers-là qu’on ne trouve pas forcément dans le flamenco, tous ces changements d’harmonie, il faut que je me familiarise avec ça pour me sentir plus à l’aise. Mais sinon, je ne travaille pas vraiment la guitare. Quand je la prends vraiment pour bosser, je joue deux-trois morceaux, des morceaux de Paco que j’aime bien jouer, pour me faire les doigts.
Qu’est-ce que tu ne sais pas faire à la guitare ? Est-ce qu’il y a des choses que tu ne sais pas faire maintenant et que tu aimerais apprendre ?
Bonne question ! C’est compliqué parce que là je suis dans une période où j’essaie de trouver mon jeu comme on dit, je ne sais pas si on peut vraiment le trouver... Il y a plein de choses que je n’arrive pas à faire. Quand j’écoute mes pairs de guitares, que ce soit Paco, Biréli, les grands noms, ce sont des virtuoses, il sont allés super loin, il y a vraiment de l’endurance. C’est du très haut niveau. J’aimerais bien savoir jouer comme eux, si ce n’est mieux si c’est possible. C’est très dur, c’est beaucoup de travail. Peut-être qu’il faudrait que je travaille plus mon instrument. Mais il y a aussi une histoire de temps, on est beaucoup sur les chemins, sur la route. C’est pas toujours facile de se poser...
C’est quoi une journée typique de Fahem ?
Je me lève le matin. Des fois je viens pour bosser, pour composer. Je suis dans une phase de création, j’essaie de mettre sur pied de nouveaux projets avec de nouveaux musiciens. Il y a aussi que je ne suis pas que musicien. Je suis aussi gestionnaire quelque part, c’est une sorte d’entreprise qu’il faut mener à bien avec la manager. Donc il y a des décisions à prendre, il faut travailler sur l’image. Ca fait partie de la communication, je m’investis aussi là-dedans, ça fait partie du lot.
A quoi tu penses quand tu improvises ?
Quand j’improvise, il faut que ce soit naturel. Il faut que ce soit naturel, un peu progressif, commencer doucement, c’est ma façon de faire. Ca dépend de l’état d’esprit, de l’humeur du moment. J’essaie vraiment d’être un peu mélodique. Plus ça rentre en intensité, plus j’essaie de glisser des trucs un peu techniques, de m’aventurer sur des trucs, même si ça sonne faux, je m’en fous. Pour moi, la musique c’est la liberté. J’ai abordé la guitare comme un outil de langage, c’est mon mode d’expression et quand on parle dans la vie, ça nous arrive de faire des fautes de français, des fautes de vocabulaire, la musique c’est pareil pour moi. Je vois ça comme ça. Il n’y a que ceux qui ne se jettent pas à l’eau, qui ne prennent pas de risque, qui n’iront pas plus loin.
Merci.
|